Mots Mélés

2017 - 2018

Mots d’abandon que se murmurent les amants d’Einstein on The Beach, mots d’espérance de Tagore devant l’innocence enfantine (On The Seashore), mots de prophétie de l’Apocalypse, ces mots que leur fulgurance a rendus inaudibles et illisibles à l’homme quand menacent de disparaître la mémoire collective, la transcendance des valeurs, l’instinct de création et de conservation. En les couvrant de noir, Tania Mouraud les révèle paradoxalement dans leur magnificence et les porte à la puissance de signes plastiques purs dans une série d’œuvres peintes sur des carrosseries en aluminium industriel, inspirée par le jeu des mots-mêlés. Ce jeu d’apparence banale et anodine pratiqué dans toutes les langues relie l’intelligibilité du sens à la visualité du signe, faisant appel autant aux qualités mnémotechniques qu’à la capacité de déchiffrement du joueur. Les grilles aléatoirement générées à partir des textes choisis par Tania Mouraud constituent ainsi la trame d’une énigme à percer, l’énigme du destin humain et de l’Histoire, frappés par la destruction, l’oubli et la répétition tragique. Prolongeant ses recherches sur le langage et le pervertissement du sens engagé dans la série des Écritures, Tania Mouraud révèle dialectiquement la puissance aphorétique de textes puisés dans les chefs d’œuvre de la poésie. Les Mots-mêlés fonctionnent ainsi comme autant d’agalmas auxquels l’artiste donne une forme plastique, et nous rappelle que, pour exister, le langage de l’amour et de la vérité ne peut se révéler que sous le voile de l’apparence et la multitude du semblant.

Matthias BARTHEL